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 Maréchal des logis Henri Lapalu

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Pat95
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MessageSujet: Maréchal des logis Henri Lapalu   Ven 11 Oct 2013, 22:35

Mon grand-père né en 1887, étudiant en droit, a fait son service militaire de 1909 à 1911 à Verdun, dans le 162e RI
Il es à gauche dans la photo. A droite, son meilleur camarade du régiment Raoul Trinquet, d'Epernay


Mobilisé en 1914, au sein du 368e RI, il s'est battu en Lorraine - au Bois-le-Prêtre-  et a été blessé par un obus allemand, bêtement disait-il, quand il attendait un train.
A cause de sa blessure et surtout de sa sciatique, il a été versé dans le Service auxiliaire, notamment dans le Train. Comme il avait déjà un permis de conduire, il était chauffeur d'un général...

... avant de transporter des... munitions !
C'est pendant le conflit qu'il a laissé pousser la barbe.


Il a été démobilisé en octobre 1919, avec le grade de maréchal-des-logis.
Papa a pu récolter quelques souvenirs de guerre, que je vous présenterai prochainement.

Patrick
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Insomniaque
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MessageSujet: Re: Maréchal des logis Henri Lapalu   Sam 12 Oct 2013, 09:16

Très intéressant Pat, et quelles belles photos!
Je publierai prochainement quelques photos de mon Grand-père, Dragon en 14 et 15 et Pilote de16 à 18

Tristan
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MessageSujet: Re: Maréchal des logis Henri Lapalu   Sam 12 Oct 2013, 09:38

Merci Tristan.
Voici le récit écrit par mon père. Je le ferai en plusieurs parties. Ce n'est pas très long. Je commence par son service militaire car il y a des trucs marrants.

"Avant de s’inscrire au barreau de Paris, mon père devait faire son service militaire, deux ans à l’époque. Il aurait du le faire en 1907 mais bénéficiant d’un sursis en tant qu’étudiant, il n’avait été appelé que le 8 octobre 1909 au 162° d’Infanterie, à Verdun  pour être rendu à la vie civile le 24 septembre 1911. Il avait gardé de bons souvenirs de son service comme finalement tous ceux qui l’ont fait, car les mauvais se sont effacés et ils avaient 20 ans, le bel âge !
        
Il n’était pas militaire dans l’âme, ni dans l’esprit, mais il n’était pas antimilitariste. Tout le pays, ou presque, espérait  « la Revanche » pour récupérer les provinces perdues, l’Alsace et la Lorraine. Son père avait tenté de le convaincre de demander la cavalerie, arme considérée comme plus noble que l’infanterie. Peine perdue, mon père n’avait aucune affinité avec les chevaux. Il avait fait un louable effort en allant prendre des leçons d’équitation, en fait une seule, au Bois de Boulogne. En effet, dès sa première sortie dans le bois, son cheval s’était débarrassé de son cavalier à la première occasion qui s’était présentée puis avait rejoint directement sa mangeoire, laissant mon père arpenter à pied les allées du Bois. Dégoûté, il avait finalement préféré l’infanterie.
         
L’Armée française, comme toute la nation, était essentiellement constituée de paysans appelés sous les drapeaux pour un service de deux ans. Venant de leur campagne, la plupart d’entre eux n’était jamais sorti de leur village. Rudes, de moeurs simples et frustes mais solides et dotés d’un grand bon sens, très terre à terre, ils étaient peu instruits mais rarement illettrés. Le brassage qu’imposait le système de recrutement leur ouvrait de nouveaux horizons. Mon paternel avait été surpris de voir qu’il était nécessaire de leur apprendre comment se positionner sur des chiottes « à la turc » installés dans les latrines. Un gradé dessinait des ronds sur le sol, représentant le trou de la cuvette, ainsi que l’emplacement des pieds de chaque côté du trou. Il faisait mettre ses hommes « en position » et s’assurait que chaque homme était bien accroupi à la verticale du dit-trou puis faisait procéder aux corrections indispensables : « un peu en arrière, plus à droite, un peu en avant... ». Dans leur bled, ces paysans avaient généralement des « petits coins » dans une cabane, au fond du jardin, mais avec une planche percée d’un trou sur laquelle on s’asseyait. Ils n’avaient pas besoin « de viser » !
Pendant ses « classes », il avait trouvé inutile, lui semblait-il, les interminables séances de maniement de la culasse du fusil Lebel dans la cours du quartier : ouvrir, fermer, ouvrir, fermer... sans arrêt mais sans regarder son arme. Ce que les Anglais appelle le « drill ». A quoi bon, pensait-il, répéter indéfiniment ce geste simple que tout le monde savait faire en quelques minutes ?  Il s’aperçut de son utilité dès les premiers combats en 1914. Au feu, face à l’ennemi, il faut en effet faire ce geste simple quasi mécaniquement afin de garder constamment les yeux sur l’ennemi et sur le terrain que l’on parcourt afin de savoir où l’on met le pied et repérer en un clin d’oeil la petite déclivité qui vous abritera du feu de l’adversaire. Si, à chaque manipulation de la culasse, il faut regarder son arme, on perd de vue l’un et l’autre et cela peut être fatal.
         
Ses aventures militaires avaient commencé dès la fin des dites « classes ». Un matin, un lieutenant le fait appeler et lui dit de venir avec lui, sans autre explication. Ils montent tous deux dans une automobile et partent dans la campagne. Arrivés dans une ferme, ils descendent et le lieutenant dit à mon père, en lui montrant un troupeau de bœufs : « Qu’en pensez-vous ? » Mon père, perplexe, qui n’avait jamais vu autant de bovidés en même temps, répond : « Euh !... Ce sont de belles bêtes. » Le lieutenant ajoute alors : « Oui, certes, mais sont-ils bons pour la boucherie ? » Encore plus perplexe, mon père déclare : « Ma foi, vous savez mon lieutenant, je n’en sais rien, je n’y connais rien. » L’autre s’étonne : « Mais, vous êtes pourtant boucher ? » — « Mais non, mon lieutenant, je suis étudiant en droit. » .... Pendant ce temps, un autre Lapalu, avec peut-être une orthographe différente, se trouvait installé au secrétariat du Colonel, devant une page blanche avec mission de rédiger pour le chef de corps un condensé du contenu d’un dossier. Perplexe, le malheureux se demandait comment il allait faire, car c’était lui le boucher, et dans le civil il n’était nullement habitué à ce travail de bureau. L’erreur fut vite découverte et chacun remis à sa juste place."




La suite, plus tard.

Patrick
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MessageSujet: Re: Maréchal des logis Henri Lapalu   Sam 12 Oct 2013, 09:52

C'est passionnant! merci pour ce récit qui se lit comme un roman!
T
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Pat95
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MessageSujet: Re: Maréchal des logis Henri Lapalu   Sam 12 Oct 2013, 22:59

Je continue...
"Devenu secrétaire au bureau du chef de corps, il eut tout loisir pour savourer les arcanes de l’administration, en l’occurrence militaire. Ayant un jour à faire commande à l’Intendance d’une barque de sauvetage pour les bains militaires, il se fit passer un savon parce qu’il aurait du commander une « nacelle » de sauvetage, et non une barque. Ces deux matériels figuraient dans la nomenclature. Mon père s’était arrêté au premier : barque. Quand il demanda qu’elle était la différence entre ces deux engins, il lui fut répondu qu’il n’y en avait pas mais que le second, la nacelle, coûtait moins cher que le premier, la barque. Or c’était le régiment qui le payait sur ses « masses ».
            Les « masses » sont constituées par les allocations données par l’Etat au profit de chaque homme de troupe pour satisfaire divers besoins et sont versées au corps. Il s’agit là d’une survivance de l’ancien Régime. Le Roi allouait à chacun de ses colonels, propriétaire de son régiment, et pour chaque homme engagé par lui, une somme, modique d’ailleurs, pour le chauffer, l’éclairer, l’habiller, le nourrir. En effet, avant que cette mesure ne fut prise, les soldats étaient logés chez l’habitant qui devait satisfaire lui-même à ces besoins. Cette obligation était pesante et désagréable, engendrant bien des mécontentements. Pour supprimer cette contrainte qui touchait surtout la bourgeoisie, le Roi fit construire des casernes et prit à son compte ces obligations. La bourgeoisie en fut quitte pour payer un peu plus d’impôts, car il fallait bien trouver l’argent. Mais il y avait plus d’équité dans la satisfaction des besoins des soldats car auparavant, selon les villes, ceux-ci étaient plus ou moins bien traités par les habitants. Chaque allocation, par homme et par jour, était bien entendu très insuffisante mais réunies, elles constituaient les fameuses « masses » qui représentaient des sommes importantes et significatives. Ce système a subi de très nombreuses modifications mais est toujours en vigueur.
            Pendant ses «classes », mon père s’était fait un ami : Raoul Trinquet. Il était devenu le fameux « camarade de régiment ». Tout Français qui a fait son service militaire compte au moins un « camarade ou copain de régiment ». Sans avoir fait des études très poussées, Raoul Trinquet était tout de même d’un niveau très supérieur à la moyenne des recrues. Il réussit, par l’entremise de mon père, à se faire nommé « maître-nageur » aux bains militaires bien qu’il ne sache pas nager. Pour combler cette lacune et ne pas décevoir dans cette fonction, mon père lui apprenait à nager tous les soirs, après le service. Cela ne l’empêcha pas de recevoir la médaille de sauvetage pour « avoir dirigé de la berge et avec efficacité le sauvetage d’un homme qui risquait de se noyer ». Finalement, Raoul Trinquet sut réellement nager. Cet épisode est digne des « Gaietés de l’escadron » de Georges Courteline. Il me fut raconté au moins cent fois, tant par mon père que par Raoul Trinquet, que j’ai revu presque jusqu’à sa mort, dans les années 70.
            L’infanterie, qui n’était pas motorisée, faisait alors énormément de marches de 20, 30 et même 40 kilomètres par jour, à la vitesse de quatre kilomètres à l’heure avec une pause de dix minutes à la fin de chaque heure. C’était l’allure normale. En montagne, il fallait compter en mètres de dénivelée : 300 mètres de dénivelée par heure, pour monter comme pour descendre. Généralement, les marches se terminaient sur un terrain de manoeuvre. A cet endroit, où les unités bivouaquaient, dès le réveil des marchands de saucisses et autres « délicatessen » venaient offrir leurs marchandises. Mon père se régalait de petites saucisses chaudes qu’il trouvait excellentes. Il les trouvait tellement savoureuses qu’il jugea bon d’en ramener à Paris lors d’une permission : « Vous allez me goûter ça » dit-il à ses parents. Sa mère les servit au dîner. Tout le monde les trouva exécrables, grasses, salées, écoeurantes, mon père le premier. Il apprit ce jour-là que certaines choses ne sont délicieuses qu’après un gros effort, par exemple une nuit ou plusieurs jours de marche, et qu’on a alors une faim de loup. J’ai fait la même expérience bien plus tard, en Indochine, où après une marche d’approche de trois heures de nuit, nous avons trouvé sur l’objectif, à l’aube, un repas laissé par les Viets qui s’étaient enfuis précipitamment : du riz gluant froid et du poisson séché. Nous avons absorbé le tout avec appétit et presque voracité. Ce matin-là, j’ai pensé à ce que m’avait raconté mon père, et je savais déjà que dans d’autres circonstances je n’aurais certainement pas apprécié, et peut-être mangé, un tel repas.
            A l’issue de son service militaire et versé dans la disponibilité le 24 septembre 1911, il s’était inscrit au Barreau de Paris comme avocat. Il ne parlait guère de ses activités pendant cette période. Il en avait surtout conservé quelques adages : « La justice est gratuite mais les chemins qui y mènent sont payants », « les procès douteux n’enrichissent jamais que les avocats », « mieux vaut un bon compromis qu’un mauvais procès ». En fait, il n’a guère exercé car la guerre ayant éclaté le 1er août, il a été rappelé sous les drapeaux au titre de la réserve de l’armée active le 4 août et rejoignit le 368° régiment d’infanterie comme soldat de 2° classe."
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saran
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MessageSujet: Re: Maréchal des logis Henri Lapalu   Dim 13 Oct 2013, 07:48

merci Pat de ce témoignage
fred
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MessageSujet: Re: Maréchal des logis Henri Lapalu   Dim 13 Oct 2013, 16:33

La suite :

"Des combats auxquels il avait participé, il ne se bornait à en donner quelques aperçus sous forme d’anecdote. Ainsi, racontait-il, c’est devant Martincourt, aux abords de Nancy, qu’il s’était rendu compte qu’il ne voyait pas très bien de loin. Des Allemands sortant d’un bois lui furent désignés par un de ses voisins. Or il ne les distinguait pas, ce qui lui parut inquiétant, surtout sur le champ de bataille, mais il n’eut pas le loisir d’étudier ce problème. Ils reçurent l’ordre de se replier et ils le firent en vitesse, si vite qu’il se rappelait s’être trouvé brusquement en haut de l’à-pic d’une carrière de sable. Ses camarades et lui, les Allemands aux fesses, n’hésitèrent pas une seconde à sauter, ce que, disait-il, ils n’auraient jamais fait de sang-froid. La peur donne vraiment des ailes et incite parfois à toutes les audaces. A la première occasion il acheta deux paires de lorgnons, ce qui se révéla un choix peu judicieux. Pourquoi diable des lorgnons et pas des lunettes ?  Sans doute parce que c’était la mode et qu’il ne prit pas le temps de réfléchir. Peu après cet achat, son régiment monta en ligne au Bois Le Prêtre de nuit par les boyaux. Une branche qu’il n’avait pas vue accrocha ses lorgnons qui tombèrent à terre. Dans le noir, il voulut les chercher pour les ramasser, mais l’homme derrière lui le poussa en avant et l’obligea à reprendre sa marche. Il entendit un crissement caractéristique qui lui apprit qu’il venait d’écraser les dits-lorgnons. Le lendemain matin, il mit en place sa seconde paire et se mit au créneau. Une soudaine rafale d’artillerie allemande tombant devant la tranchée les précipita tous à plat ventre au fond de la tranchée. Ses lorgnons sautèrent de son nez et disparurent définitivement dans la boue. Il se dit alors qu’il valait mieux acheter une paire de lunettes.
            Mon père n’aimait pas parler des horreurs du champ de bataille. Il avouait parfois qu’il avait vu des hommes déchiquetés dont les débris étaient accrochés aux moignons des arbres restés debout. Un autre était littéralement cloué à un arbre par une baïonnette que son assaillant avait été obligé de laisser en place faute de pouvoir la retirer, tellement elle était enfoncée dans le tronc. Il prétendait que, contrairement à l’idée répandue que la peur donnait la colique, celle-ci faisait serrer les fesses et produisait un effet de constipation. A l’appui de ses dires, il racontait qu’un jour, au cours d’une marche de jour à proximité du front, son régiment avait fait la halte horaire sur la route, sa section se trouvant alors à côté d’un cimetière. Il voulut en profiter pour aller « poser culotte », comme on dit, entre deux tombes, à l’abri des regards. Il était à peine « en position » qu’une rafale de « gros noirs », obus de calibre 150 et au-dessus, s’abattit autour du cimetière, probablement repéré sur les cartes par les artilleurs allemands pour leurs tirs d’interdiction. Il s’aplatit, bien entendu, et lorsqu’il se releva tout besoin avait disparu : cette rafale lui avait « coupé la chique », disait-il. Sur la route, il y avait des morts et des blessés. Un de ses camarades, assis sur une borne et avec lequel il bavardait avant d’aller s’isoler dans le cimetière, avait été littéralement volatilisé, avec la borne.
          
        Il avait été blessé, disait-il, et bêtement à son avis, sur un quai de gare proche du front alors qu’il attendait un train. Une rafale d’obus étant tombé sur cette gare ou à proximité, un éclat l’avait atteint à la fesse. Je n’ai trouvé nulle trace de cette blessure dans son état signalétique et des services, mais cela ne veut pas dire grand chose car il y avait des lacunes dans la tenue de ces pièces à cette époque. Il racontait qu’il avait surtout souffert de son transport en train-hôpital parce qu’il était alors couché sur le ventre, position inconfortable pour manger. En outre il avait eu le coeur barbouillé par la succession de boissons, thé, chocolat, café ou champagne, sans parler du reste que ces dames de la Croix Rouge venaient leur servir à chaque arrêt, et ils étaient nombreux. Il termina son périple dans un hôpital militaire en Normandie."
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Pat95
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MessageSujet: Re: Maréchal des logis Henri Lapalu   Lun 14 Oct 2013, 21:10

La dernière partie :
"Il fut ensuite présenté à la Commission de réforme de Sens le 16 mars 1915, qui décida de le passer dans le service auxiliaire. Il fut affecté alors au 13° régiment d’artillerie qu’il rejoignit le 6 avril 1915, toujours soldat de 2° classe. Mais il était devenu conducteur car il possédait son permis de conduire « les véhicules à pétrole ». Il lui était arrivé de conduire le véhicule d’un général perclus de rhumatismes. Le sous-officier chef de voiture et lui s’amusaient à passer volontairement dans tous les nids de poule de la route, pour « faire râler », au sens propre du mot, la « vieille baderne » qu’ils trimbalaient. Maintenu au service auxiliaire par décision de la Commission de réforme de la Seine le 20 septembre 1915, il fut nommé brigadier le 12 décembre 1916 puis  muté au 19° escadron du Train le 16 mai 1917, où il fut promu maréchal des logis le 1er juin de la même année. C’est dans cette unité qu’il termina la guerre.
            Il racontait quelques anecdotes de son passage dans le Train... des équipages, disait-on alors. Il croyait naïvement que, dans le Train, il serait moins exposé aux coups de l’adversaire que dans l’infanterie. Il déchanta rapidement. La rame de camions qu’il dirigeait transportait surtout des obus qu’il fallait livrer aux batteries du front. Lorsque la route franchissait une crête battue par l’artillerie ennemie, il fallait calculer l’intervalle de temps qui séparait chaque rafale puis profiter de ce court instant pour mettre toute la gomme et franchir la dite crête. La moindre erreur et la moindre panne pouvait être fatale : le camion et son conducteur se volatilisait dans un magnifique champignon de flammes et de fumée.
Au moment de la seconde bataille de la Marne, en 1918, il arriva avec sa rame de camions dans un dépôt de munitions d’artillerie de l’arrière dont les obus étaient soigneusement rangés par calibre et formaient de très jolies pyramides entourées chacune d’une bordure de sable blond amoureusement ratissée. Le chef de dépôt lui dit qu’il attendait un général en inspection et qu’il n’était pas question de toucher à quoi que ce soit pour le moment. Mon père lui fit observer qu’il avait des ordres et qu’on se battait non loin de là. Les artilleurs attendaient leurs munitions avec angoisse. Devant l’obstination de cet énergumène, il passa outre et fit charger ses camions par ses hommes. Puis il partit, à la fois furieux et satisfait.
            Il fut démobilisé en 1919. Un seconde Commission de réforme l’ayant d’abord maintenu dans le service auxiliaire le 11 septembre 1919, il fut finalement reconnu inapte définitif à faire campagne pour insuffisance mitrale et sciatique."


Pendant l'occupation, son seul acte de résistance, si l'on peut dire, a été de balancer son revolver d'ordonnance, souvenir de la Grande Guerre, dans la Seine pour ne pas la donner aux autorités allemandes qui avaient exigé aux Français de leur remettre toutes leurs armes.


Il est mort en été 1965, à l'âge de 78 ans.


Patrick
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MessageSujet: Re: Maréchal des logis Henri Lapalu   Mer 16 Oct 2013, 23:15

Merci pour ce morceau de bravoure au clavier.
Merci pour ce récit.
Merci pour la grande histoire par la petite.

 

Lockloc
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saran
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MessageSujet: Re: Maréchal des logis Henri Lapalu   Jeu 17 Oct 2013, 07:20

Merci Patrick de ce témoignage perso et d'en faire
profiter tous le monde  
Fred
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MessageSujet: Re: Maréchal des logis Henri Lapalu   Jeu 17 Oct 2013, 12:48

Je n'ai pas encore eu le temps de tout lire, bien que ce soit très intéressant - j'y reviendrai quand + de temps, mais j'ai bien aimé la confusion autour du boucher !... Wink 
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